Concert du 13 décembre 2019, médiation par Olivier Delaunay

Trio Evea, violon, violoncelle et accordéon

Bonjour à tous,

Et bon appétit !

Au St Pierre ce midi,

Un concert… rasoir. Non je ne veux pas dire qu’il sera barbant (il serait plutôt au poil). Quand je parle de rasoir, c’est une métaphore.

Une métaphore vieille. Très vieille. Très très vieille. Vous me voyez venir ?

Allez, un p’tit tour chez les Grecs ! C’est pas parce que c’est Nöel qu’on va changer nos habitudes…

On remonte au Vème siècle avant JC, en Sicile (qui était grecque à ce temps-là). On fait déjà de la musique depuis longtemps à cette époque, mais on commence à inventer un nouveau truc, un nouvel outil de l’esprit : la science ! Et sa meilleure copine : la philosophie. Pour vous situer, on est à la même époque que Pythagore.

Empédocle, un de ces premiers savant, de ceux qu’on appelle les présocratiques, invente un principe de raisonnement qui servira longtemps, d’Aristote à Darwin, de Newton à Enstein : le rasoir d’Ockham.

Le rasoir d’Ockham est un bon outil quand on ne veut pas se compliquer la vie. Il consiste à raser les petits poils de logique qui sortent du nez, à bien dégager les oreilles d’un raisonnement, à débroussailler pour y voir plus clair. Il consiste à dire : “pourquoi faire compliqué quand on peut faire simple?” Ainsi, selon ce principe, la réponse juste à une question sera celle qui engendre le moins de questions supplémentaires pour y répondre.

En latin : Pluralitas non est ponenda sine necessitate. 

Pour vous éclairer, parce que je sens que je suis en train de vous perdre avec mon rasoir, une question :

Pourquoi je n’ai pas repassé mon t-shirt Capricieux ?

Parce que j’ai eu la flemme ?

Parce que Marianne me surcharge de travail ?

Parce que je suis un garçon et que Sigolène n’a pas voulu le faire pour moi ?

Rien de tout ça ! Je n’ai pas repassé mon t-shirt parce que…. Je n’ai pas de fer à repasser.

Vous voyez ? On va au plus simple…

Maintenant vous pouvez vous amuser à refaire ça chez vous. Je vous assure, c’est un exercice très pratique. Messieurs je vous préviens, ça ne marche pas avec le lave-vaisselle…

Une autre question concrète, parce qu’il va bien falloir parler un peu de musique, sinon Marianne va encore me dire que je parle trop.

Quand on est violoncelliste, qu’on veut jouer avec son ami violoniste et qu’on a besoin de quelqu’un pour nous accompagner, pourquoi utiliser les 88 touches d’un piano quand on a sous la main un formidable accordéoniste qui sait faire la même chose (sinon mieux) avec 44 touches, c’est à dire moitié moins ?

Vous voyez où je veux en venir…

C’est de ce postulat, de cette démarche hautement scientifique, rigoureusement philosophique (et absolument pas économique…) qu’est né, sous l’égide des Caprices de Marianne le trio que nous avons la joie de vous présenter aujourd’hui, et dont le nom et les visages vous sont maintenant familiers : le trio Evea.

Et comme d’habitude, dans l’ordre tout à fait arbitraire :

Celui qui a tout piqué au grand Antonio Vivaldi : l’instrument, le panache, la fougue, la virtuosité, la gentillesse… et, jusqu’à une époque récente, la coupe de cheveux : Jean-Louis Constant !

L’accordéoniste platonique, qui a su faire de son piano du pauvre un problème de riche : Bruno Maurice !

Et enfin… Aaaah ! Comment dire. Une violoncelliste pas comme les autres. Quand elle chante il se met à pleuvoir, mais quand elle se met à jouer c’est le soleil qui réapparaît. Le moteur de la machine à musique qui vous accueille aujourd’hui. Quand je l’appelle “La Patronne” elle me fait un caprice, parce qu’elle préfère Marianne, tout simplement : Marianne Muglioni !

Alors ! Qui dit accordéon dit danse. Et en musique classique, qui dit danse dit : Jean Sébastien Bach ! Marianne si tu veux bien… Merci !

Ce prélude, connu et reconnu est l’introduction d’une suite, la suite en sol majeur pour violoncelle de Bach. Cette forme musicale très répandue à l’époque est en fait une suite de danses populaires qui servait de cadre aux compositions instrumentales avant qu’on invente la symphonie, la sonate, le quatuor à cordes etc.

Allemande, Courante, Sarabande, Gigue et parfois Menuet, ou Chaconne. Des danses du langage populaire de l’époque devenues des formes savantes. Aujourd’hui, un compositeur, s’il voulait faire la même chose ferait une suite du genre : Mambo, Salsa, Slow et Zumba.

  • Bruno, notre accordéoniste du jour est allé piocher dans le répertoire traditionnel de l’Europe de l’Est pour construire sa suite à lui, la première pièce de ce concert. Vous y reconnaîtrez les influences orientales de l’empire Ottoman, l’envoûtement des danses Tziganes et la folie rythmique des musiques juives. Je ne vous conseille pas d’essayer de frapper dans vos mains pour cette partie du concert, vous risquez le court-circuit. Une alternance de binaire et de ternaire, parfois même les deux en même temps ! De quoi rendre fou le mathématicien Bach  ou l’amateur de valse musette…

Schuperlicka, Daichovo Horo, Sevdana, Gankino Horo : plongez dans le mystère des voix Bulgare à la sauce Maurice, balkanisez vos oreilles (et quand je dis balkanisez je ne vous parle pas de vous détourner du fond. Enfin, je veux dire, c’est juste une invitation à l’évasion…). Enfin bref :  bon concert à tous.

Allez, puisqu’on part en voyage, un petit quiz géographique :

Nous venons de la capitale de la Serbie : Belgrade

Nous sommes passés par Budapest, capitale de la : Hongrie

  • Et nous voilà maintenant à Oslo, capitale de la : Norvège

Voilà très bien. Dans notre petit Erasmus musical, nous posons nos valises au pays des longues nuits d’hiver, pas très loin de la maison du père Noël, la patrie d’Edvard Grieg.

Sa pièce la plus connue : Peer Gynt.

Il fait froid en Norvège. Et qu’est-ce qu’on fait pour réchauffer les longues nuits d’hiver ? Non monsieur ! On danse ? Y’en a qui ont l’esprit mal tourné…

Edvard Grieg, était, comme beaucoup de compositeurs romantiques de la fin du XIXème très attaché à l’idée de nation. Comme Wagner, Berlioz ou Verdi avant lui, il voulait porter l’héritage de son peuple et faire naître chez ses compatriotes un sentiment national. On dirait aujourd’hui une identité. “la voie nouvelle sur laquelle marche à présent l’école du Nord”. Il décrivait comme ça le mouvement qu’il a lancé avec son collègue Rikard Nordraak, compositeur de l’hymne national norvégien. Pour Grieg, la passion pour le folklore scandinave passe par les mythes, la poésie, et parfois, la légèreté de la danse, comme en témoigne cet extrait de sa suite opus 35, pour laquelle je vais me joindre au trio… Bon courage…

  • Vous l’avez compris maintenant, c’est la danse qui est à l’honneur dans cette première moitié de concert. Et pour la clore, on pose nos valise dans un endroit bien connu. Quelque part du côté de Nogent-le-Rotrou, là où on boit le petit vin blanc sous les tonnelles. Ambiance bal musette pour cette dernière suite compilée et arrangée par Bruno Maurice. C’est la grande époque des tourne-disques, des costumes blancs et des cheveux gominés (Jean-Louis, désolé…) ! Le berceau et l’Olympe de l’accordéon français, où Tony Murena, Gus Viseur gravaient dans nos oreilles les trois temps de la valse inébranlable. On est dans une chanson d’Edith Piaf. Contrairement à la première pièce, vous devriez pouvoir dégager les chaises du Zinc St Pierre et bouger vos pieds en cadence!

Mais ne vous y trompez pas. Cette musique fleure bon le petit bal perdu, mais elle n’est pas que folklorique. Elle est un des terreaux fertiles dans lequel le jazz francophone a poussé. Django Reinhardt ça vous dit quelque chose ? Le Paris hot club ? On est en plein dedans, puisque  quelques années plus tard, quand la guerre sera passée, les mêmes se retrouveront dans les caves du Quartier St Germain pour jouer avec Boris Vian et son orchestre, inviter le grand Louis Armstrong pour son premier concert hors des Etats-Unis, et inspirer à Bruno Maurice aujourd’hui à Bordeaux ce florilège savant pour une formation classique (ou presque).

Voici Indifférence, Valse Dombelle et la flambée Montalbanaise par le trio Evea.

  • Philipp Glass ! Ah, Philipp Glass. Prononcez son nom dans un club électro des grands Boulevards parisiens et vous ouvrez les yeux brillants et amoureux des dj branchés. C’est très à la mode Philip Glass. La French Touch et ses musiciens vouaient un véritable culte à ce compositeur américain, né en 1937. Les Daft Punk, leaders de ce qu’on appelle un peu approximativement la techno se sont beaucoup inspirés de sa patte, jusqu’à quasiment plagier une pièce pour leur musique du film de science-fiction Tron.

Mais c’est quoi au juste la patte de Philip Glass ? Et bien, dans le grand barnum des mouvements contemporains, entre le minimalisme, la musique concrète, la musique aléatoire, le sérialisme, Philip Glass invente la musique répétitive. C’est une sorte de boucle, assez courte… C’est une sorte de boucle, assez courte… C’est une sorte de boucle, assez courte, dont le but n’est pas d’être retenue ou fredonnée après coup, mais de créer une sorte d’espace sonore méditatif, qui étire le temps. C’est une musique qui s’écoute en fermant les yeux, en projetant sur son écran intérieur les couleurs et les formes qu’elle vous évoque, librement. Vous êtes guidés, mais doucement, vous avez encore le choix de ce que vous ressentez. Contrairement aux litanies chrétiennes ou aux moines soufis qui répètent le nom de Dieu pour mieux entrer en communion avec lui, Philip Glass vous invite à entrer en communion avec vous mêmes.

Si cette musique vous paraît familière, c’est parce que bien des compositeurs de musique de films, de Yann Tiersen (Amélie Poulain) à Emilie Simon (la Marche de l’Empereur) ont emboîté le pas et sont les héritiers de cet homme qui, le premier, a eu l’idée d’une musique qui se répète sans bégayer.

Mad Rush, de Philip Glass.

  • Comment mieux finir un concert avec accordéon qu’avec le grand Astor Piazzola. Le maître du tango argentin au XXème siècle. à l’époque où les compositeurs inventent des formes folles, repoussent les limites du concept comme on vient de le voir, Astor Piazzola lui, va puiser son inspiration dans les bas-fonds sombres et humides du Rio de la Plata. Exemple impeccable de l’infusion du populaire dans la veine savante, cet accordéoniste de métier était loin d’être prophète en son pays. A Buenos Aires, les tenants du tango véritable, originel, inexportable, lui ont toute sa vie durant reproché d’être parti, d’avoir pactisé avec les américains, d’aimer le jazz et d’avoir fait justement d’un genre populaire un prétexte à une musique jugée élitiste.

Un argentin, élitiste ou pas, ça a le sang chaud, c’est têtu. Convaincu d’être le meilleur porte-parole de son genre de naissance, de sa langue musicale maternelle, et, il faut bien le dire, par provocation, Astor Piazzola compose Opéras, Fugues, Quintettes et cet hommage, dont vous allez entendre un extrait.

Un hommage de Piazzola à Vivaldi, le musicien qui a porté le violon au sommet de l’orchestre, lui le musicien qui a donné ses lettres de noblesse à l’accordéon, et l’a fait entrer au répertoire. Si nous sommes là avec les Caprices de Marianne, si Bruno a pu imaginer autants d’arrangements pour la formation atypique d’aujourd’hui, c’est un peu grâce à ce compositeur qui a vécu toute sa vie à la croisée des chemins. C’est donc tout naturellement que nous terminons avec L’Hiver, extrait des saisons de… Piazzola, pour passer Noël au chaud !

Merci de votre fidélité, bonne écoute, et… à l’année prochaine !

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