récital piano à quatre mains

Au St Pierre ce midi,

Un jeu. Vous commencez à nous connaître, aux Caprices, on aime bien jouer. On joue avec les codes, avec les mots, avec les enfants, et surtout on joue de la (regard public): MUSIQUE!

Vous le savez sûrement, la langue française est la seule langue latine qui propose de “jouer” de la musique. En Espagnol: tocar. En Italien: suonare. Nous on joue. Bon.

Et aujourd’hui mesdames et messieurs, on vous en a préparé un drôle, de jeu. Un jeu à quatre mains, un sacré jeu de vilains. Une bataille de chiffonniers sur les 88 touches du clavier. Un match de boxe, un grand spectacle pour lequel, exceptionnellement les adversaires ont enlevé leurs gants, et on les remercie! pour jouer c’est plus facile…

Pour nos deux vilains du jour, une seule règle: rester sur le tabouret, tenir sur le ring, ne pas décrocher si l’adversaire déborde sur son terrain, si un crochet de la main gauche atterrit dans le plexus. Si c’est le cas, trouver un chemin pour atteindre son but. Passer par le sol s’il le faut. Ou le Si bémol, au choix…

Place à nos lutteurs, maintenant.

Dans le coin gauche: Du haut de son joli mètre 85, avec des mains à vous faire passer Gulliver pour un nain de jardin, affichant un total de 7 années au CNSM de Paris, un palmarès de 500 concerts pour zéro fausses notes, le roc du clavier tempéré, le rythmicien solide aux graves chauds et envoûtants comme une nuit dans un jardin andalou. Ses marteaux d’airain frappent les coups implacables de l’harmonie. La terreur des tympans: David Violi!!!

Dans le coin droit: Son petit mètre 63 et son poids plume ne doivent pas vous tromper, car ils renferment une reine des doigtés impossibles, une fine gâchette dont les coups sont si rapides qu’on raconte qu’un jour une libellule en est tombé amoureuse. La rafale de notes qui débite les croches comme un collier enfile des perles. Là où elle passe, les trilles trépassent, elle vole comme un papillon, frappe comme une abeille: Célimène Daudet!!!

Notre match se déroulera en trois rounds, sur trois terrains différents:

Round 1: ​Maurice Ravel – ​Ma Mère l’Oye​ Impressionnisme

Un bon match de boxe commence toujours par le traditionnel round d’observation. C’est l’occasion pour nous de faire entendre le mystère Ravel. Profitant du contrepoint tout en lenteur des premiers tableaux, les lutteur vont se livrer à un, puis deux, puis trois pas de côté, se tourneront autour comme deux bêtes en cage. La tension monte. Furtivement, notre poids plume tentera une échappée, dans des arabesques moqueuse. Comme Mohamed Ali, son jeu de jambes est redoutable, elle esquivera tous les coups dans l’emballement de ​l’Impératrice des Pagodes​. La course folle nous amènera vers la fin du conte, que Ravel avait écrit pour les enfants qu’il n’avait jamais eu. Un impressionnisme délicat, tout en ombres chinoises et en harmonies multicolores. Une calligraphie musicale, qui illustre entre autres des contes de Perrault, comme les belles images des livres que nous lisaient nos parents. Fermez les yeux, et suivez les pas de nos danseurs qui vont peindre dans votre esprit les couleurs et les mouvements de ​Ma Mère l’Oye, ​de Maurice Ravel.

Round 2: ​Franz Schubert, ​Fantaisie e​ n fa mineur​ Romantisme Allemand

Dans cette fantaisie, forme libre affranchie de la plus rigide sonate Classique, les boxeurs seront amenés tantôt à se battre et tantôt à faire équipe, la mélodie accompagnée étant encore très à la mode au début du XIXème siècle. La charge aux graves d’exprimer l’harmonie, la carrure et les changements de tonalité et à l’aigu de développer l’enchantement, le lyrisme et l’expressivité de la mélodie. Schubert était très attaché à la poésie, et à la voix. Chacune de ses pièces est un chant qui renferme l’âme du romantisme tourbillonnant, confié souvent donc à cette partie chantée de la musique, c’est à dire pour nous à la droite du ring.

Mais parfois, la gauche se rebelle, veut qu’on l’entende chanter, envoie un coup cinglant fortissimo dans les dents de la droite qui n’a d’autre choix que de répliquer sur le même mode. On se rend coup pour coup, une vraie lutte s’engage, on ne sait plus où donner de la tête. On jongle du majeur au mineur, du clair à l’obscur. Parfois, épuisé, à bout de souffle, on fait la paix, on respire un instant. Puis le combat reprend sans prévenir.

En allemand on dit; “Sturm und Drang”. Tempête et passion. L’individu seul face à ses émotions, face à l’impossibilité de les dire, mélancolie muette qui explose ça et là dans le tumulte des notes. On n’est en 1828, pour Schubert c’est déjà la fin, la mort prématurée qui guette. Mais pour l’esprit romantique, ce n’est que le début. Et pour nous, la deuxième pièce du concert.

Round 3: ​Edvard Grieg – Suite pour ​Peer Gynt

Après ces deux longs rounds passés à se chercher, à s’échanger des coups, à se courir après, nos lutteurs fatigués de se battre vont unir le peu de forces qu’il leur reste pour vous donner un final théâtral en forme de parade.
La musique a ça de fort qu’elle peut parfois vous donner envie d’enfiler les gants et de monter sur le ring, parce qu’un thème vous revient. Alors vous le chantez tellement fort dans vos têtes que vous avez presque l’impression que c’est vous qui jouez. C’est automatique, c’est presque de l’ordre de l’instinct.

La suite Peer Gynt fait partie de ces oeuvres dont on ne connaît pas le nom mais qu’on pourrait tous chanter du début à la fin sans problème. De ces oeuvres dont les grands thèmes ont dépassé le cadre de leur création. Et c’est le génie d’Edvard Grieg, d’avoir su condenser en une seule suite orchestrale autant de tubes de la musique classique. Si je vous dis Les Noces à la Ferme ou La Danse de la fille du Roi de la Montagne vous ne comprenez pas de quoi je vous parle… Mais si maintenant je vous le chante…

Cette oeuvre, qui était à son origine en 1866 une musique d’accompagnement d’une pièce de théâtre, comme on ferait une musique de film aujourd’hui s’est très vite imposée seule, se suffisant à elle-même pour survivre au texte d’Henrik Ibsen et au personnage farouche de Peer Gynt, sorte d’Ulysse du monde Scandinave à la recherche de son identité. Ses paysages suivent le parcours du héros, ses thèmes sont les caractères de personnages, ses ambiances sont les sentiments éprouvés par les acteurs. Une musique purement figurative si on veut, dans le pur style nordique de Grieg, inspiré par la rigueur harmonique de ses études en allemagne et les thèmes populaires de son enfance.

Bonne écoute messieurs dames les arbitres, et à tout à l’heure, pour décider du vainqueur, car il faut qu’il y en ait un. Sinon c’est match nul. Et nous, aux Caprices, le nul, on ne sait pas faire…

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