Concert du  5 juillet 2019, médiation par Olivier Delaunay

Quatuor à vent

Je suis venu te dire que je m’en vais… 

 

Eh oui, c’est déjà fini, déjà l’heure pour nous de tirer le rideau, de fermer boutique, de mettre les voiles !

 

Corse pour Marianne, Portugal pour Marc-Antoine, notre bon vieux Sud pour Sigolène, Aurélie s’en va dans les Pyrenées et moi… Vous le savez si vous avez regardez la bande-annonce du concert sur Facebook !

 

Enfin toujours est-il que pour s’égayer dans nos coin, on avait besoin d’un bon coup de vent ! 

 

C’est donc tout naturellement que nous présentons cette formation particulière aujourd’hui. Quatuor à vent.

 

La dernière fois je vous ai parlé du mythe fondateur de la Lyre, vous vous souvenez? La carapace de tortue, Hermès etc.

 

Aujourd’hui permettez-moi de remonter un peu plus loin, et de préférer la science au mythe pour vous parler de nos instruments du jour.

 

Quand l’homme de Cro-magnon, quelque part dans l’actuelle allemagne il y a 35000 ans a soufflé pour la première fois dans un fémur de vautour, il ne cherchait sûrement pas à séduire sa Cro-magnone. Cet Orphée préhistorique voulait peut-être tout simplement déloger un caillou qui s’y était introduit, ou peut-être qu’il voulait inventer la sarbacane…

Toujours est-il que cet os s’est mis à faire du bruit, un bruit qui lui a plu. Puis, pour avoir plusieurs bruits (des notes donc, de la musique qui sait ?) il a creusé des trous dans son os, taillé le bout de l’os en bizot pour accélérer le flux d’air et avoir un son plus aigu. 

Puis, pour changer le timbre de sa flûte il a pu rajouter deux fuseaux de paille pour faire une anche, un morceau de bambou pour faire un bec etc. Nos musiciens du jours sont donc des descendants de générations et de générations de musiciens qui ont voulu perfectionner leur os, et qui ont pour ancêtre commun un homme des cavernes allemand… Il y en a pour qui la descendance est plus immédiate que d’autres… Mais non je ne parle pas de Stéphane, je parle de Jutta notre flûtiste qui est aussi allemande ! Vous voyez le mal partout…

 

Selon un numéro très sérieux du science et vie que j’ai acheté à la Gare Montparnasse la semaine dernière, écouter de la  musique stimule dans notre cerveau les mécanismes de motivation et de récompense. “Ce sont les circuits en fonction durant les activités favorables à la survie de l’individu et de son espèce, comme la nutrition et le sexe.”  Ce qui explique pourquoi quand on écoute la musique on fait toujours mieux….. la cuisine.

 

C’est donc une question de survie. Chez nos lointains ancêtres, la musique est une chose mystérieuse, une parole incompréhensible qui connecte avec l’inexplicable de notre existence terrestre. Là où les mots manquent, la musique peut aider.

 

Et, mieux encore, elle nous permet de vivre ensemble, de communiquer nos émotions et d’apaiser les tensions. Elle est un avantage évolutif au même titre que l’invention de la roue ou que la domestication des animaux sauvages. En régulant la sécrétion du Cortisol (hormone du stress) et de la Testostérone chez l’homme, elle nous permet littéralement de vivre mieux. Alors, laissez tomber les antidépresseurs, venez plutôt à un concert sur le pouce !

 

Allez, sans plus tarder messieurs dames, place à nos quatre présentateurs météo qui un par un sèmeront le vent pour récolter vos applaudissements :

 

La houle normande force 4 de la Clarinette en si bémol. Aussi chaud qu’un sirocco en plein désert: Stéphane Kwiatek !

 

Le hautbois du plat pays qui est le sien, semé à Bordeaux par le vent du Nord. Il a troqué son dernier terrain vague pour l’air pur de l’Atlantique: Dominique Descamps!

 

Der Nordost wehet Am ufer der Garonne. Le vent du Nord-Est souffle sur la Garonne. C’est pas de moi c’est de Friedrich Hölderlin, et on ne peut pas trouver mieux pour lancer notre allemande du jour, la tramontane qui va vous rendre fou d’amour pour sa flûte enchantée: Jutta Pulcini 

 

Frémy, tout est dans son nom. Comme l’eau du lac qui reçoit la première brise du matin, comme le frisson qui va et vient dans votre échine aux premières notes de son basson. Laissez-vous gagner par le Mistral d’Anne-Sophie Frémy !

 

Marianne me glisse dans l’oreillette que la météo est capricieuse ce midi au Centre St Pierre, alors vite, vite, on commence !

 

Filez au quatre vent, ou l’Art de la Fugue – Wolfgang Amadeus Mozart

 

par le courant d’air organique et mécanique de Mozart. Il est passé en coup de vent sur cette terre, mais quelle rafale! Une comète qui a traversé l’espace et qui nous a offert dans son dernier souffle, en 1791 (année de la Flûte Enchantée, et de sa disparition) cette Fantaisie en fa mineur, pour orgue mécanique. Qu’est-ce que c’est que ça… C’est une commande d’un drôle de personnage, le comte Joseph Deym von Stržitež, qui se faisait appeler Herr Müller (on le comprend) et qui avait dans son palais une sorte de galerie d’art et de cabinet de curiosités où il exposait des instruments inhabituels, actionnés par des systèmes d’horlogerie. On y trouvait entre autres cet orgue mécanique, sorte de jukebox de l’époque. Et quoi de mieux pour exprimer les réglages fins de ces systèmes complexes que la forme la plus  sophistiquée et mathématique de la musique, portée à l’état de science pure par Bach: la fugue. Un thème, plusieurs entrées qui se tuilent les unes après les autres pour créer un tissu musical ininterrompu où l’oreille peut soit aller chercher dans les différents instruments pour guetter les motifs qui reviennent, comme une boussole en haute mer ou se laisser perdre dans le flot des courants pour une destination inconnue… Mettez une pièce dans la machine, et rendez-vous au port.

 

Un garçon dans le vent – Karl Goepfart

 

Tout destinait ce jeune pianiste à une carrière mémorable: un père directeur de conservatoire à Weimar, une mère chanteuse et derrière lui la lignée d’un glorieux héritage musical. Songez un peu: il était l’élève de Franz Lizst, lui-même élève de Czerny, lui même élève de Beethoven à qui un proche de Mozart a commandé une transcription de son grand Requiem. Tout était là. Et pourtant, la semaine dernière quand Stéphane m’a envoyé le programme d’aujourd’hui, j’ai fait une drôle de tête. Mais c’est qui ça ?

Et oui, Goepfart fait partie de ces stars allemandes du XIXème qui ont fait le tour de l’Europe pour des récitals dans les plus grandes salles, mais dont la musique s’est perdue en route, balayée par l’Histoire avec sa grande hache qui elle aussi parfois fait des caprices… Mais aujourd’hui, un heureux zéphyr a déposé sur les pupitres ce surprenant quatuor en Ré mineur, tout en nuances et en rebonds. C’est Ré mineur, mais ça n’a ni la noirceur ni le tragique du Requiem de Mozart, lui aussi écrit dans cette tonalité. Moi j’ai ma petite théorie sur le choix de ce morceau, et de cette tonalité donc. Il se trouve que Ré mineur est le relatif mineur de Fa majeur, une tonalité dans laquelle on ne trouve qu’un seul bémol, le Si. La clarinette de Stéphane étant accordée en Si bémol, on voit à qui profite le crime… Bonne continuation !

 

Autant en emportent les vents – Jean Françaix

 

Un jeu de mots qui tombe bien, puisque voilà un compositeur qui a soufflé le chaud et le froid, entre musique de concert et musique de film. Au XXème siècle, les compositeurs se sont retrouvés en face d’un choix. D’un côté la musique contemporaine, avec une recherche et une invention sur les nouveaux langages musicaux, une exploration post-moderne des sonorités (à la Boulez par exemple) et la branche un peu moins radicale, pour une musique qui garde la tonalité, la figuration et qui a pu prospérer grâce au goût du public et au cinéma. Regardez un film sans musique et vous aurez une succession de scène sans saveur. C’est comme un cornet sans boules, c’est du vent… 

Jean Françaix était de ceux qui se sont engouffrés dans la brèche en signant la musique de douze films, dont une collaboration avec Sacha Guytry en 1954, ce qui lui a permis de laisser une fenêtre ouverte au passage de sa musique et à l’héritage de son maître, Maurice Ravel.

Les couleurs du cinéma, le souffle de Ravel, voilà ce qu’on retrouve dans ce quatuor. Faites tourner la bobine.

 

Vent de révolte – Matyas Seiber

 

La suite de danses faciles (Easy Dances) – on verra pour ça avec les musiciens – que vous allez entendre maintenant a son origine dans la rébellion de Matyas Seiber contre l’ordre établi, et contre les conservatismes austères. Il faut dire qu’il avait de quoi faire le pauvre Matyas… D’un côté la rigidité de la vieille tradition musicale Hongroise, remise au goût du jour par Bartok et Kodaly, deux professeurs dont il a voulu s’affranchir en quittant son pays pour la Russie Soviétique, où il a trouvé un autre genre d’autorité, à peine plus forte… Le genre qui déclare la musique anti-révolutionnaire si elle ne marche pas sur deux jambes bien parallèles vous voyez…

 

GAUCHE-DROITE, GAUCHE-DROITE !

 

Lui qui rêvait de jazz et de swing, de musiques improvisées a fini par fuir encore, par mettre les voiles comme Dvorak un siècle plus tôt vers le Nouveau Monde et à créer à New York la première école pour enseigner la théorie du jazz. Il y a découvert le fox-trot, le tango, le cake-walk, et en hommage à cette nouvelle terre d’asile a rassemblé le tout dans une suite à écouter, et à danser aussi, si ça vous chante !

C’est avec cette pièce que se termine ce dernier concert sur le pouce de 2019, l’occasion de vous dire du fond du coeur merci et, bien sûr, de vous souhaiter: “Bon vent !”

Messieurs Dames, une dernière fois soufflez dans vos anches, et vous les capricieux, bougez les vôtres !

Comme quoi, à Bordeaux le vent n’est pas si mauvais. Et c’est avec cette formation aérienne, qui ne manque pas de souffle, ce concert inédit pour clore la saison en beauté que nous vous souhaitons (oh oui vous la voyez venir celle-là) : BON VENT !

 

Les autres concerts

X